De nationalité américaine, David Loy s’est longuement exercé dans la tradition zen, d’abord avec Robert Aitken à Hawaii puis au Japon avec Yamada Kôun, maître zen et directeur de l’école Sanbô Kyôdan, qui l’a reconnu comme l’un de ses successeurs. Après avoir été professeur de philosophie au Japon, il fut titulaire d’une chaire d’études éthique et religieuse à l’Université Xavier de Cincinnati (États-Unis). Cet intellectuel engagé propose une réflexion critique radicale de la société capitaliste contemporaine aux confluents du bouddhisme, de la psychologie, de la philosophie et de l’anthropologie.

Lack and Transcendence (« Manque et transcendance »), son second livre publié en 1996, inaugurait une méditation sur le sentiment de manque (sense of lack) qu’il n’a cessé depuis lors de mûrir. Son argumentation pourrait se résumer de la manière suivante : la vie est un processus sans cesse renouvelé qui ne peut reposer sur aucun socle tangible, puisque à tout moment l’existence peut s’effondrer. Pour surmonter le néant de son être (no-thing-ness écrit souvent Loy) et combler ce manque existentiel, cette vision doit être niée et refoulée. L’être humain élabore diverses stratégies pour tenter désespérément de combler ce manque. La recherche de la célébrité, l’appétit d’argent, le goût du pouvoir sont autant de styles d’aveuglement de la réalité.

Les analyses de Loy font appel aux concepts fondamentaux de la psychanalyse que sont le refoulement et le retour du refoulé sous la forme du symptôme. Elles empruntent également aux philosophes existentiels et plus particulièrement aux travaux d’Ernest Becker (1924-1974), un anthropologue et un philosophe américain, dont la lecture fut, dit-il, déterminante dans sa compréhension des phénomènes sociaux. Pour Loy, en effet, ce sentiment de manque n’est pas simplement un moteur individuel mais le fondement même des structures sociales. Becker considérait l’angoisse de la mort et son déni comme la clé de voûte de la structure psychique et des comportements humains tant individuels que collectifs. Loy déplace l’analyse de Becker en explorant un déni qu’il considère plus fondamental encore que la certitude d’un événement futur (notre propre mort) : le fait brut de la réalité présente, l’irréalité immédiate de notre être, « Je » n’existe pas.

Une fois posées ces caractéristiques, Loy analyse les ressources de tout être humain pour combler ce déficit d’être et comment elles se sont exprimées à la fois culturellement et historiquement, puisque l’homme est un animal social et que ses stratégies sont à la fois individuelles et collectives. Il explore tout d’abord la dimension religieuse : par leur promesse d’un salut dans une autre vie, les grandes religions ont formé une puissante réponse collective au sentiment du manque. Dans le christianisme, tout entier bâti sur l’espérance du Royaume, le péché originel est une explication théologique du manque, le salut la réponse au manque. Son analyse se poursuit par une réflexion sur le développement historique et économique des sociétés européennes depuis la Renaissance, et comment le capitalisme et le libéralisme se sont progressivement imposés en se substituant aux anciennes promesses chrétiennes. Pour Loy, l’économie de marché, qui est devenue la grande promesse de salut des Temps modernes, possède une dimension éminemment religieuse et doit être comprise comme telle. Elle a ses prêtres, ses adeptes, sa doctrine, et aujourd’hui encore des terres de mission à conquérir : les pays en voie de développement, dont l’appellation augure de leur conversion au développement économique et libéral. Enfin, dans le cadre des sociétés occidentales modernes, des représentations symboliques comme l’argent, la puissance, le pouvoir, la réussite sont devenues des valeurs socialement partagées qui tentent de juguler collectivement notre angoisse existentielle. Mais la tentative, toujours renouvelée, ne peut trouver de fin. Elle ne s’accomplit que dans la fuite : il nous faudra gagner toujours plus, être toujours plus important. Et toutes nos actions seront orientées vers ce futur fantasmatique ; le manque nous oblige à vivre dans le futur et sans cesse à déserter le présent.

The Great Awakening: A Buddhist Social Theory, un recueil de neuf articles publiés par Loy entre les années 1995 et 2003 s’ouvre par la dédicace suivante : « Pour la libération de toutes les communautés de l’avidité, de la malveillance et de l’illusion institutionnalisées. » Dans le bouddhisme, les trois poisons, l’avidité (lobha), la haine (dosa) et l’ignorance (moha) (Loy traduit plutôt par avidité, malveillance et illusion) sont les trois forces motrices qui enchaînent les êtres égarés dans le cycle des renaissances. Pour Loy, les sociétés européennes, dans un lent processus qui débute entre le XVe et le XVIIe siècle, ont progressivement institutionnalisé ces « poisons » sous la forme du capitalisme, de l’État-nation et de la science (dans sa visée technicienne). L’économisation générale qui considère les hommes et la Terre comme des ressources structure ce long processus. S’inspirant d’historiens comme Philippe Ariès ou Karl Polyani, Loy brosse une histoire sociale du manque à travers le développement du capitalisme. Aujourd’hui, cette institutionnalisation prend de nouvelles formes : l’hyperconsommation pour l’avidité, la militarisation et la chasse aux terroristes pour la haine, la publicité et la culture des médias pour l’ignorance. La société de type libéral et capitaliste, devenue la référence absolue, promeut et se nourrit de ces poisons dans un cycle ininterrompu : les consommateurs doivent toujours consommer plus, les profits doivent toujours être plus substantiels. Ces poisons, qui se renforcent mutuellement, structurent la société tout entière. La critique de Loy s’adresse plus directement au modèle américain où l’avidité, la haine et l’ignorance ont un poids économique et idéologique sans commune mesure. Il suffit d’un chiffre : la seule guerre en Irak a coûté près de 800 milliards de dollars au contribuable américain[4]. Cette guerre menée par l’administration Bush est, dans son décryptage psychanalytique et existentiel, l’expression d’un symptôme, le malaise, hélas parmi tant d’autres, d’une civilisation. Les travaux de David Loy sont un constat amer sur la collectivisation de la souffrance. Pour lui, les solutions ne se trouveront pas dans une réforme gouvernementale, un assainissement du capitalisme ou une limitation de la technique. Ces formes institutionnelles ne génèrent pas les problèmes : elles sont le problème. Dans ses ouvrages et articles, Loy reste néanmoins en deçà d’une réflexion sur les changements nécessaires, s’en tenant plus volontiers à l’analyse et à la compréhension des processus sociaux.

Is individual awakening crucial to reach social transformation? Une vidéo de David Loy (en anglais)