La chorégraphie de la chanson Mind shift (« Changement de perception ») du groupe japonais World Order est fascinante. Les danseurs entrent de nuit dans un temple bouddhiste où ils prennent l’apparence de Senju kannon, la forme extraordinaire d’Avalokiteśvara à mille bras. Au moment même où la forme se défait, le prêtre du temple allume la lumière forçant le groupe à s’esquiver. Avalokiteśvara est-il un simple personnage de fiction qui disparaît ou la compassion en acte qui s’engage alors dans le monde réel ?

 

 

La chanson (musique et paroles de Sudō Genki et Watanabe Takashi) :

Succès, défaite, ambition,
Progrès, régression, reconnaissance.
Je me suis éveillé et et j’ai compris que tout ce ce je voyais et ce que je percevais n’était qu’illusion.
Oublie et renonce au monde extérieur, recherche et ressens plutôt ton monde intérieur.
Je regarde les étoiles et l’obscurité dans mon cœur disparaît.
Oublie et renonce au monde extérieur, recherche et ressens plutôt ton monde intérieur.
Poursuis le voyage et, un jour, tu découvriras le monde.

Sudō Genki, le leader du groupe, est une star au Japon. Ancien champion (extravagant) d’arts martiaux, il a aussi ses mille bras puisqu’il explore de multiples domaines comme l’écriture, la chanson, la danse et le cinéma. Son slogan est We are all One (« Nous ne faisons qu’un ») et ses chorégraphies sont à l’image de cette unité.

Sudô Genki se dit influencé par le bouddhisme. L’expression We are all one renvoie à une notion fondamentale du bouddhisme que l’on rend en sino-japonais par 即 soku. Soku est une conjonction qui signifie « c’est-à-dire, autrement dit » et qui sert de copule, « c’est ». Dans un contexte bouddhiste, soku met en relation des termes contradictoires, avec des phrases comme celles-ci :

有即無 l’existant, c’est l’inexistant ;
ー即二 l’unité, c’est la dualité ;
一即多 l’un, c’est le multiple ;
一即一切 l’un, c’est le tout, que l’on peut renverser 一切一即, tous, c’est un (We are all one) ;
自即他 le soi, c’est l’autre.

Soku indique un rapport à la fois d’identité et de différence.

À la différence de l’interdépendance qui suppose une temporalité et une causalité rétroactive (A agit sur B qui à son tour réagit sur A), soku désigne l’indissociabilité des choses comme le recto d’une feuille de papier qui n’existe pas sans son verso. Les deux faces sont dans un rapport de simultanéité par-delà toute interaction, l’une n’est pas la cause de l’autre.

Une grande partie de la pensée bouddhiste d’Extrême-orient est consacrée à explorer cette notion. On en trouve évidemment des traces chez le maître zen Dōgen. À l’époque moderne, les philosophes japonais Nishida Kitarô et Nishitani Keiji en ont fait le centre de leurs méditations. Les plus intrépides liront L’un et le tout en question, un article de Nishitani traduit en français, ou encore The logic of soku in the Kyoto school de Nicholaos John Kones. Sinon, il reste toujours la possibilité de visionner les différentes chorégraphies du groupe World Order sur Youtube.